Incinérateurs à l'arrêt, déchets stockés : le défi silencieux des hôpitaux burkinabè
On résume souvent la gestion des déchets biomédicaux en Afrique à un manque d'équipements. Sur le terrain, le constat est différent : des incinérateurs existent, mais beaucoup ne fonctionnent plus, ou fonctionnent mal. Le vrai sujet n'est pas la machine, c'est le système qui doit la faire tourner.
Des équipements présents, mais à l'arrêt
Dans de nombreux établissements de santé du Burkina Faso, des incinérateurs ont été installés, souvent avec l'appui de partenaires techniques et financiers. Quelques années plus tard, une partie d'entre eux est sous-utilisée, en panne ou abandonnée. Pendant ce temps, les déchets continuent d'être produits chaque jour et s'accumulent dans des zones de stockage qui n'ont pas été prévues pour durer.
Ce n'est pas forcément la technologie qui est en cause. Les causes les plus fréquentes sont ailleurs : un équipement mal dimensionné, des opérateurs peu formés, une maintenance préventive absente, des pièces de rechange difficiles à obtenir et, surtout, des coûts de fonctionnement sous-estimés. Qu'il fonctionne au gasoil ou à l'électricité, un incinérateur consomme de l'énergie à chaque cycle. Quand le budget de fonctionnement n'a pas été prévu, l'équipement finit à l'arrêt.
Brûler n'est pas incinérer
Une partie des installations rencontrées sur le terrain relève davantage du brûlage rudimentaire que d'un véritable traitement. Or un incinérateur hospitalier ne se contente pas de « brûler des déchets » : il doit détruire les agents pathogènes, réduire le volume et limiter les émissions toxiques.
Les modèles à double chambre sont aujourd'hui la référence. La première chambre brûle les déchets ; la seconde traite les fumées à plus haute température pour limiter la formation de dioxines et de furannes. Les repères techniques couramment admis sont d'au moins 800 °C dans la chambre primaire et d'au moins 1 000 °C dans la chambre secondaire. En dessous, la combustion est incomplète, les fumées sont plus toxiques et les cendres peuvent rester contaminées.
Un incinérateur qui ne monte pas en température n'élimine pas le risque : il le déplace vers l'air que respirent le personnel et les riverains.
Le chaînon manquant : personne ne pèse les déchets
Dans beaucoup de structures, les quantités produites ne sont pas mesurées. C'est pourtant la donnée de départ de toute décision. Sans connaître le volume quotidien, les pics d'activité (campagnes de vaccination, épidémies) et la nature des déchets, il est impossible de choisir correctement la capacité d'un incinérateur, la fréquence des cycles, les besoins en énergie ou l'organisation de la collecte.
Résultat : certains hôpitaux reçoivent des équipements trop petits pour leur activité réelle. Quand la capacité ne suit plus, les déchets s'accumulent, et l'on revient au brûlage à ciel ouvert.
Une chaîne complète, pas une machine
La gestion des déchets biomédicaux commence bien avant l'incinérateur. Elle comprend le tri à la source, la collecte, le stockage, le transport interne, le traitement, l'élimination des cendres, la protection du personnel et le suivi environnemental. Un maillon faible suffit à compromettre l'ensemble.
Le tri est le levier le plus sous-estimé. Si seuls 15 % des déchets sont réellement dangereux, un tri rigoureux réduit d'autant la quantité à incinérer, donc la consommation de carburant et l'usure de l'équipement. À l'inverse, un incinérateur alimenté en déchets non triés travaille pour rien.
Reste la question des compétences. Les opérateurs sont souvent du personnel d'entretien affecté à l'incinérateur sans formation spécifique. Les conséquences sont connues : mauvaises combustions, émissions polluantes, usure prématurée et pannes répétées.
Un cadre réglementaire qui existe déjà
Le Burkina Faso n'est pas dépourvu de règles. Le Code de l'hygiène publique de 2005 prévoit que les déchets biomédicaux anatomiques soient détruits par incinération, et que les autres soient incinérés ou désinfectés. Le décret n° 2008-009 du 10 janvier 2008 organise la gestion des déchets biomédicaux et assimilés, du tri jusqu'à l'élimination. L'enjeu est moins d'écrire de nouveaux textes que de donner aux établissements les moyens de les appliquer.
Construire un système qui dure
Un incinérateur qui fonctionne dix ans vaut davantage qu'un équipement plus sophistiqué abandonné après quelques mois. Pour y parvenir, cinq principes changent la manière de concevoir ces projets.
Partir des données, pas du catalogue. Une campagne de pesée d'un mois, service par service, suffit à produire les chiffres qui manquent aujourd'hui. L'équipement est ensuite choisi sur des besoins mesurés.
Choisir la technologie selon le contexte. L'Organisation mondiale de la santé recommande, lorsque c'est possible, de privilégier pour les déchets infectieux des traitements sans combustion comme l'autoclavage associé à un broyage. L'incinération reste nécessaire pour les déchets anatomiques, avec les exigences de température décrites plus haut. Le bon choix dépend de l'énergie disponible de façon fiable sur le site et des compétences pour l'exploiter.
Budgéter le coût complet, pas le prix d'achat. Sur dix ans, le carburant ou l'électricité, les pièces d'usure, la maintenance, la formation et les équipements de protection pèsent souvent plus que l'achat. Le calcul de l'énergie est simple : consommation horaire du brûleur, multipliée par les heures de fonctionnement, multipliée par le prix du litre ou du kilowattheure. Si ce montant n'a pas de ligne au budget, l'équipement s'arrêtera à la première tension.
Avant de financer un incinérateur, la question à poser est : qui paiera le carburant dans trois ans ?
Organiser la maintenance dès l'installation. Un plan de maintenance préventive écrit, un petit stock de pièces d'usure sur place et un technicien identifié pour les interventions. Un modèle dont les pièces sont disponibles dans la sous-région est souvent plus judicieux qu'un modèle plus performant sur le papier.
Former et responsabiliser les opérateurs. La formation n'est pas une formalité de fin d'installation. Une procédure affichée près de l'équipement, un registre des cycles et un responsable désigné, avec son remplaçant, permettent de suivre l'utilisation et de repérer les dérives.
Un besoin qui va croître
L'augmentation de l'activité hospitalière, des campagnes de santé et des programmes de vaccination fait mécaniquement croître le volume de déchets. La question n'est plus de savoir s'il faut investir dans leur gestion, mais comment construire des systèmes capables de fonctionner durablement avec des budgets contraints, une électricité instable et du personnel à former.
Reste à savoir qui exploite ces installations et comment les financer. C'est l'objet de notre second article : déléguer pour mieux traiter.
Sources
- OMS — Déchets liés aux soins de santé, aide-mémoire (2024)
- OMS — Safe management of wastes from health-care activities, 2e édition (2014)
- Burkina Faso — Loi n° 022-2005/AN portant Code de l'hygiène publique ; décret n° 2008-009/PRES/PM/MS/MECV portant organisation de la gestion des déchets biomédicaux et assimilés